Les semaines mythomanes

Jeudi 18 août 2011 4 18 /08 /Août /2011 11:54

edouard_baer_reference.jpegChaque mois, l’écrivain Nicolas Bedos dresse un portrait très subjectif d’une personnalité en s’inventant une passion fatale avec elle. Cette semaine, il s’imagine dans la troupe du dandy parisien.

 

 

Je m’appelle Christian Grinot. Mais certains d’entre vous se rappelle d’avantage de moi sous le nom délicieusement drôle de Ferdinand Cul-de-vache, personnage truculent que j’incarnais avec brio au côté d’Edouard Baer, mon ami, mon mentor, celui qui a fait ce que je suis désormais : un condamné à mort. 

Nous nous sommes rencontrés le soir de l’an 2000. Il était en retard. J’accompagnais ma fiancée dans une soirée improvisée sur les toits de Montmartre. Ce n’était pas mon milieu. Le cinéma, la scène, je regardais tout ça avec les yeux presque apeurés d’un jeune responsable dans une société d’informatique. Mon métier. De 8h à 18h, à Stains. Peu glamour, c’est exact. Les rares fois où j’avais pénétré dans une salle de théâtre, c’était pour faire plaisir à Isabelle, dont le père était acteur et la mère musicienne. Le jour, elle rongeait son frein dans une boite de télémarketing mais dés que la nuit tombait, elle baladait ses longues et jolies jambes dans les soirées branchées, rêvant d’un petit rôle dans les films de Jacques Audiard, Desplechin, ou même Danny Boon, ou même Josée Dayan, Christophe Lambert, ou même Orangina, la BNP, n’importe quoi pourvu qu’on la regarde. Isabelle aurait tant voulu qu’on soit d’autres gens. Je la suivais dés que je pouvais, mais ma présence l’embarrassait. Une nuit, alors qu’une de ses nouvelles copines lui demandait si elle m’aimait, Isabelle répondit « Bien sûr, il paie la moitié du loyer ». N’allez pas croire que j’en souffrais, je m’estimais déjà chanceux de redécouvrir chaque matin son corps de rêve à mes côtés, lorsque j’ouvrais des yeux timides sur cette splendeur à peine fanée par l’éternelle cuite de la veille et son paquet de regrets.

Il faisait carrément froid sur ce toit de Montmartre, mais le vin recouvrait nos membres comme une couverture épaisse. Voilà quelques heures que j’entendais dire « ils arrivent dans 5 minutes… Si si je te jure qu’ils viennent… C’est un pote de Natasha… C’est même un ex de Natasha… Lequel ? Les deux je crois… » Il s’agissait d’Ariel Wizman et son complice Edouard. Les deux dandys ébouriffés qu’Isabelle écoutait sur radio Nova, puis qu’elle regarda sur Canal avec l’air attendri d’une pucelle énamourée. Dans le journal « Metro », j’avais lu d’eux qu’ils étaient « les trublions de l’année », plus loin j’avais lu « les experts en costard bien coupés et vannes bien troussées ». Mais pour être sincère, je ne comprenais pas bien « leur délire » cathodique. Trop de mots, jamais de chute. Aucun message politique. Mes parents détestaient. Isabelle m’avait dit, « Oh tu piges rien, mon pauvre ami… Cherche pas le sens, c’est décalé ». Ensuite je me souviens qu’on n’a plus fait l’amour pendant deux longues semaines. Du coup, ce soir-là, perché sur ce toit, je comptais bien me rattraper. Apprécier tout ce qu’ils diraient. Dans le cas contraire, je ferais semblant de me tordre de rire. J’espérais qu’Isabelle et moi serions complices dans l’esclaffe. Me dévêtir de cette peau de pisse-froid d’arrière-garde, son coloc attardé, celui dont le métier ne provoque que bâillements. Edouard Baer et son pote débarquèrent en fanfare. Au sens propre ! Une fanfare (trois jeunes cuivres) accompagnaient leur digressions facétieuses. Ils les avaient rencontrés en remontant la rue Lepic, raccrochant aussitôt ce wagon à leur joyeuse locomotive. Ils passaient de fêtes en fêtes, attendus un peu partout, ne décevant nulle part. Edouard Baer. On aurait dit une vieille abeille. Butinant le champagne, caressant le buffet et quelques jolies filles avant de s’envoler sous les applaudissements d’une armée de fourmis subjuguées par tant de grâce et d’esprit. Durant cette étape (nous), ce virtuose de la phrase à tiroirs et de la fausse timidité ne lâcha pas le micro des fous rires féminins : Elles gloussaient, elles couinaient, minaudaient et ricanaient à chacune de ses formules. Isabelle en tête. Qui ne me voyait plus. Savait-elle seulement que j’existais encore ? Dés que je me rapprochais d’elle, elle se rapprochait de lui. J’avais l’impression que même ses seins l’applaudissaient, et cette idée me rendait fou de désir. Il aurait pu la baiser sous mes yeux sans qu’elle se sente fautive. On ne trompe pas un type comme moi, pensait-elle, on s’en soigne. Sauf que, par un fracassant retournement de situation- qui me surprend encore- c’est à moi, Christian Grinot, qu’Edouard Baer s’intéressa ! En tout bien tout humour. Il se trouve que mon rire- que j’avais largement sur-joué, comme vous savez- lui sembla original. Il s’approcha de moi et entreprit une « fantaisie » dans laquelle il me présentait comme une vache, ensuite son imagination se chargea du décor : nous voilà en pleine campagne, il était le berger, et moi la vache complice, celle qui refusait d’avancer vers la colline. Dit par moi, c’est sinistre, mais dit par lui c’était irrésistible. Je me prêtais au jeu avec gourmandise ! Edouard s’amusait de ma silhouette (j’ai le bas aussi large que les épaules étroites) il décoiffait avec délicatesse ces trois cheveux qui se battent en duel sur mon crâne, il se moquait tendrement de mon collier bizarre (un cadeau de ma tante) qui- apparemment- lui rappelait une clochette bovine… A sa demande, je me mis à « meuler » à certains endroits de son monologue, ponctuant ses saillies, entraînant l’assemblée vers une partouze de gloussements. Il me tapait sur le fessier. Quoiqu’il fasse, Isabelle se bidonnait. Elle semblait stupéfaite que je sente aussi bien les attentes de mon nouveau compère. Quelques minutes plus tard, alors qu’il lubrifiait ses ailes avant de décoller vers d’autres salles de spectacles noctambules, il me proposa de les suivre. Je répondis « Oh oui, oh oui ! Avec plaisir ! Mais je ne suis pas seul… »

Et nous voilà raccrochant la locomotive enchantée jusqu’à l’aube.

Quelques mois plus tard, j’avais changé de vie. Plus de technicien informatique, plus de RER à travers la banlieue blême : Je passais à la télé et je montais sur scène, je faisais rire les gens, je lui permettais d’être meilleur encore, je buvais des cocktails à la mode avec des acteurs à la mode dans les clubs à la mode sur des musiques ringardes. Un matin, l’attachée de presse de Canal + me proposa- parmi quelques autres- la couverture de technikart. C’est ainsi que sous le titre « les enfants de Marcel de Duchamp » ma mère me découvrit dans mon costume poilu de Ferdinand cul de vache. Elle n’apprécia pas cette reconversion, mais pour la première fois de ma vie, son anxiété ne me contamina pas. Depuis plusieurs mois, je ne voyais plus Isabelle. Une nuit, elle était rentrée en larmes, s’enfermant dans la salle de bains et n’en ressortant que pour sortir de ma vie. Le bruit couru qu’elle et Edouard avait vécu quelque aventure. Je ne lui en voulais. Il faisait de moi ce que bon lui semblait car ce que bon lui semblait était toujours bon pour moi. Je n’étais plus Christian Grinot, fils de Jean-Pierre et Sylvie, j’étais Ferdinand, personnage d’Edouard Baer, à la scène comme en ville. D’ailleurs je possédais 3 costumes de bovin. Il m’arrivait même d’aller chercher mon tabac à rouler en Ferdinand Cul de vache. Partout les gens s’en amusaient: ils me faisaient des petits signes amicaux, me tapaient dans le dos, ou plutôt sur le cul. J’avais pris l’habitude de dire : « Touchez mon cul, touchez mon cul : il porte bonheur ! »

La preuve : n’étais-je pas heureux ? A la demande d’Edouard, je m’inscrivis bientôt à un cours dramatique. Il voulait que j’en fasse mon métier. L’improvisation improvisée se transformait doucement en numéro professionnel. Il pensait sérieusement à sa seconde pièce, dans laquelle il envisageait de me faire évoluer. Sauf que pour ça, il attendait que j’apprenne à marcher, respirer, articuler. J’étais en train de mettre au point un « medley fermier » qui me permettrait d’interpréter tour à tour le coq prétentiard, le renard saoul et le lapin borgne… Avec moi, Edouard possédait désormais une dizaine d’animaux domestiques. D’ailleurs, pendant les dîners, je me couchais à ses pieds, je travaillais mon numéro de chien mythomane, je roulais mon gros derrière sur les tapis persans, je me grattais le museau contre ses bottines Gucci, parfois je léchais son pantalon, faisant mine de réclamer quelque pâtée. Les gens riaient aux larmes. Ils riaient, ils riaient…

Ce fut un peu plus tard que nos nuits s’éclaircirent tristement. Edouard broyait du noir. Alors que ses spectacles soigneusement foutraques (le désordre étudié d’une chevelure rebelle) passait de l’happening branché au succès pantouflard d’un vaudeville pour mamies, alors que certaines mauvaises langues commençaient à dénoncer les ficelles de ses diatribes poussives, sa carrière d’acteur « sérieux » alignait bide sur bide. D’autant que l’ancienne égérie de la presse Bobo semblait chercher le « peuple » dans des daubes marketées. Il y eut le double Zéro de Gérard Pirès (qui en méritait 3), le « passe-passe » inaperçu de Tony Marshall, le Dorante d’un « Molière » aussi authentique que le serait Mimi Mathy dans Marie-Antoine… et le « Mon Pote » qui s’est fait peu d’amis sous la direction de Marc Esposito - qui est à Yves Robert ce que Francis Huster est à Gérard Philippe. Bref, je sentais mon patron se crisper d’avantage, éternel agacement du rigolo de service à qui la galerie réclame de la déconne quand on voudrait lui soutirer quelques sanglots admirables. Les fêtes se poursuivaient, mais le cœur n’y était plus : les méchantes du Matisse Bar feignaient l’admiration et les gamines du Montana n’oubliaient plus son âge. D’autant que ce Chazot des années Sarko, plutôt que de chercher du souffle dans l’esprit d’une Sagan ou d’un Brialy de son temps, ne fréquentaient plus que nous, sa troupe adorative, locataire de nos grimages, Tutus et perruques sales. Nos rires prévisibles ne le faisaient même plus sourire et le moindre « nouveau-jeune-beau-gosse-à la mode » lui donnait de l’eczéma. Car aussi pathétique que cela puisse paraître, les plus doués d’entre nous s’avèrent parfois les plus jaloux.  Et, les années passant, mon Edouard n’était à l’aise qu’avec les femmes faciles et les hommes qu’il estimait inférieurs.

 

C’était un Mardi soir, au retour des vacances, lassé par mon gros cul, je voulais lui faire la surprise d’un régime protéiné- qu’il avait très brillamment rebaptisé le « régime Dukon ». J’ai posé mes valises, et je me suis pointé chez lui, enfin délesté d’une quinzaine de kilos. Il paradait dans son salon, parmi les nouvelles créatures de son prochain spectacle. Il y avait là Luigi - dite « la tapette géante »- Johanna Relou et Mouloud le raseur. En découvrant ma mine svelte et burinée, Edouard m’infligea une raclée que je n’oublierais jamais. Il avait beau sourire en poussant sur son charme, les mots giflait mon cœur : « Mon pauvre Ferdinand, dit-il, qu’est-ce que tu vaux sans ton derrière ? Là tu ne ressembles même pas à un mauvais acteur ! Tu veux jouer quoi ? Une canne ? » Quelques jours plus tôt, mon physique amaigri m’avait pourtant permis d’attirer dans mon lit une merveille céleste, la jolie Barbara, que j’aimerai jusqu’à ma mort. Sauf que la concurrence n’étant décidément permise qu’entre lui et lui-même, il ne put s’empêcher de rafler le bonheur de son ancienne vache de trait. J’ai, comme toujours, fermé ma gueule, mais mes yeux grands ouverts l’ont insulté avec la rage d’un désespoir clinique. Du coup, les répétitions furent on ne peut plus répétitives : chaque jour il m’aimait moins que la veille. La tapette géante prenait toute ma place, foulant carrément mon modeste pré-carré en osant aboyer vers la fin du spectacle ! Edouard me fit camper un africain débile, plus proche d’un sketch de Michel Leeb que d’une fable dadaïste. Plus personne ne riait. Plus personne ne riait. Durant la représentation, il s’asseyait sur moi, frappait régulièrement mon crâne juppéiste, coupait mes 3 répliques, faisait grimper sur scène de médiocres jeunots rencontrés lors d’une fête de la veille. Nous commençâmes à 12, nous finîmes 22 sur scène. Ce n’était plus une troupe, c’était un bar d’hôtel !

La semaine dernière, ayant forcé sur le whisky avec d’autres aigris, je l’ai attendu à la sortie du théâtre Marigny. Il n’a pas eu le temps de me refaire le coup du savon qui m’échappe : ce type qui – dans une soirée- s’arrange toujours pour garder son manteau afin de disparaître dés qu’un fâcheux s’approche pour le complimenter s’est retrouver à poil sur le rond-point des champs. J’ai arraché sa chemise APC et je l’ai étranglé avec le collier à clochette de feu Ferdinand Cul de Vache. Je suis monté sur lui, il pleurait comme une fille, je lui ai donné l’ordre de brouter la pelouse qui longe le pavillon Elysée. Je l’interrogeai, « C’est qui la « peau de vache, désormais ?! » Mon bâton de berger cinglait son petit cul blafard. Je riais, je riais, je riais comme un fou que j’étais. Ensuite je levai mon bâton et envoyai mon mentor, mon idole, mon amant illusoire… à l’abattoir ! Sa nuque se brisa sourdement, comme une coupe de Champagne dans le fracas d’une discothèque. Il s’est tu, pour toujours. Certains diront « enfin ».

Grâce à moi- qu’on m’en soit gré- il ne jouera jamais le fonctionnaire ventripotent des moustaches d’Astérix, ni les stéréotypes de Fabien Antoniante.

Et pourtant aujourd’hui, dans la cellule de mes remords, il me manque à nouveau. Celui qui m’a tout donner sans jamais rien m’offrir ne me faisait pas fait rire, mais – lorsqu’il renrait dans une pièce- les gens devenaient presque amusants. Voilà un homme qui avait le talent de rendre votre médiocrité attractive. Ce ne fut pas suffisant.

Edouard, Je t’aime. Peau de vache.

Publié dans : Nouvelles - Voir les 14 commentaires
Ecrire un commentaire
Jeudi 14 juillet 2011 4 14 /07 /Juil /2011 10:29

Le nouveau rédac chef de l’Optimum me propose l’édito. Je prends.

D’abord j’aime bien ce magazine - on y lit du Foenkinos, du Parisis, de l’Arthus- et puis je ne sais pas ce que j’ai cette année : je bouffe à tous les râteliers. Vous me zappez à la télé ? vous m’entendez à la radio ! Vous me feuilletez dans l’Officiel ?  Venez me huer au théâtre, plutôt… Quand ce n’est pas au cinéma, et maintenant dans l’Optimum ! Pourquoi le désir grotesque, chez certains d’entre nous, de l’omni-expression ?

L’occasion m’est donnée, juste après les fêtes, de revenir sur ces Noëls qui nous traumatisent et qui répondent à la question. 

C’était en 2002, ou 2003, je préfère oublier. Je traînais dans un café avec mon pote Laurent, la nuit venait de tomber – trop tôt- sur un 24 décembre. Partout, des guirlandes lumineuses, des nains dans les vitrines, des petits chalets faussement artisanaux aux pieds des champs ou le long du boulevard saint-Germain, pour n’évoquer que les quartiers ghettos que je connais si bien, partout des gamines enthousiastes à l’idée d’une nouvelle « doudoune » ou d’un premier portable.

Il y avait dans l’air gelé le souvenir vibrant de nos bonheurs défunts. Défunts car ce soir-là, la boule de Noël : nous l’avions dans le ventre. On se préparait au pire : la confrontation familiale, les questions essentielles, et au final : le sinistre bilan d’une année aussi blanche que les couilles d’un bonhomme de neige. Mon ami et moi empestions l’échec jusqu’au pôle nord. Pas un scénario de vendu, pas une pièce de montée, pas un livre publié, pas un rôle décroché.

Il avait failli être un comédien dans le vent, j’avais failli être un auteur important. Et puis voilà 2 ans, suite à quelques ratés, que tout s’était effondré. La passion était certes encore vive et le goût du travail pas encore balayé par l’aigreur, mais nom d’un cul de chameau slave : On ne passe pas de « Joyeuses fêtes » quand celles-ci donnent l’occasion à une cohue d’intimes flicaillons de vous poser la même question, véritable cauchemar en mode repeat : « T’en est où en ce moment ? »

Mon Laurent, qui flirtait avec la trentaine, craignait le mépris de sa tante, de sa mère et même celui de ses petits-neveux (on ne soulignera jamais assez le pragmatisme des enfants !). Quant à moi, ancien animal précoce sur qui le père avait misé, je craignais jusqu’à mon reflet dans la coupe de Champagne qu’on allait me proposer. Du champagne ? pour fêter quoi ? Des cadeaux ? Je vous en prie.

Du coup, cette année-là, Laurent et moi traversâmes nos réunions de famille respective à la vitesse d’une paille sur un trait de cocaïne. Vite, se retrouver. Vite, ne se poser aucune question. Vite, s’atteler dans le silence à de meilleurs Noëls à venir. Ceux où ils nous demanderont : « T’en es où en ce moment? » Et où nous répondrons: « Quoi, t’as pas la télé ? la radio ? internet ? Tu lis pas l’Optimum ? »

Publié dans : Articles - Voir les 7 commentaires
Ecrire un commentaire
Mercredi 13 juillet 2011 3 13 /07 /Juil /2011 18:50

Chaque mois, l’écrivain Nicolas Bedos dresse un portrait très subjectif 
d’une personnalité en s’inventant une passion fatale avec elle.

 


Cette semaine, il s’imagine en victime consentante du King of Pop.



Je m’appelle William Ronis. J’ai aujourd’hui 30 ans et je souhaite vous enlever une très profonde épine du pied. Ne vous êtes-vous pas interrogé sur les obscures circonstances de la mort de Michael ? 50 ans, quand bien même son corps aussi chétif qu’un mannequin brésilien allaité à la coke serait brûlé par des années de tranquillisants et une vie d’intranquillité, quand bien même : 50 ans, soyons francs, n’est-ce pas un peu précoce pour aller gratifier de son célèbre moonwalk le tapis rouge du paradis ?

Si l’on oublie le talent, l’argent et le succès, Michael et moi avions tout en commun. Nous sommes tous deux nés à Gary, ville ouvrière de l’Indiana, au sud-est de Chicago. Comme celui de Michael, mon père rentrait chaque soir ivre d’une acierie. Avec dans les poches, un salaire insuffisant pour couvrir ses frais de bar. Comme Michael, je m’enfermais chaque jour dans les chiottes de l’école pour chialer les trois cents vannes dont cet ivrogne avait le secret. Contrairement à Michael, ce n’est pas mon gros pif qui faisait ricaner le vieux, mais plutôt mes ratiches écartées et mes oreilles pointues. A partir de 6 ans, on m’appelle “lapin lutin”. C’est mignon les lapins, dans Alice au pays des merveilles, et c’est mignon les lutins, ce sont ceux qui traînent, l’œil malicieux, dans les pattes du Père Noël, mais dans la bouche du père Fouettard, le tendre sobriquet giflait comme une insulte. “Ferme ta gueule, lapin lutin”, “ramène une bière, lapin lutin”.

Lorsque je dansais dans mon berceau, Michael était déjà la star de tous les trous paumés du monde, mais son village natal – le nôtre – en avait fait Le Christ. Je suis donc né ivre de lui, bercé par Off the wall, 
Thriller et Billy Jean. J’ai esquissé mon premier sidewalk à l’âge où les autres mordillent une tétine ou le sein de leur mère (la mienne est morte en attendant mon père). Vers 10 ans, je n’aimais déjà plus Michael comme un gosse fanatique, je l’aimais comme un homme qui désire plus que tout posséder un autre homme. C’était ma seule ambition, mon rêve permanent, moi qui posais sur toutes choses les yeux d’un condamné à mort. L’école m’avait rejeté, le cours de danse aussi, ma famille me méprisait, ma petite sœur ne comprenait pas pourquoi j’étais plus féminin que son reflet, et très vite c’est tout le quartier qui me traita de petite fiotte. Ça ne me dérangeait pas : j’étais une petite fiotte. Du plus loin qu’il me revienne, mon sommeil si fragile fut peuplé de grosses bites et de torses masculins. Les petites filles, au mieux, me servaient d’adversaires aux billes, de recopieuses de devoirs.

En 1993, l’idée apocalyptique que j’avais de mon avenir fut soudain balayée par une tornade d’espoir : les infos relatent en boucle l’affaire Jordan Chandler. Ce qui pour Michael constituera un cauchemar me parvient comme un miracle. Jordan Chandler, un gamin de mon âge, accuse le king of pop d’avoir abusé de lui. Michael avait croisé la route de la famille Chandler un an plus tôt et une tendre amitié s’était développée entre lui et le gamin. Que Michael apprécie la compagnie des jeunes âmes, je le savais depuis longtemps. Macaulay Culkin dans le film Moonwalker, son penchant pour les parcs d’attraction, sa jeunesse empêchée par les tournées d’adultes et la cravache d’un père boulimique de pognon. Les clichés se bousculent : Michael se recherchant lui-même enfant, Michael évitant la folie de sa gloire monstrueuse en plongeant dans Mickey comme l’autruche dans son trou, en 1993, je sais déjà tout ça. Mais cette nouvelle affaire rend soudain envisageable un amour plus concret.

Je prends cela comme une petite annonce, la promesse d’un emploi, mon emploi, celui pour lequel je répète depuis plusieurs années, jouant du chapeau devant la glace de cette lugubre salle de bains, minaudant comme une traînée, roulant des pelles à l’oreiller. Pour la première fois de ma vie, j’ai toutes les chances de mon côté car je me sens enfin unique. Vous connaissez beaucoup de pédés ravis de s’offrir avant 15 ans ? Du coup, je monte dans l’autobus, les vilaines bagues de ma mère dans un sac. Ce n’est pas une fugue, c’est l’exode. Je revends la ferraille de la vieille trépassée devant un motel. Je suis moi-même surpris que les déambulations d’un gamin de 13 ans ne surprennent personne. Peut-être ai-je l’air plus vieux que moi ? L’angoisse m’étreint. Pourvu que Michael ne me trouve pas trop vieux pour lui ! Serait-ce la faute à mon regard, ces yeux si durs qui m’effrayaient davantage que les morts vivants chorégraphiques de Thriller. Un mort vivant ne danse pas en blouson de cuir rouge. Il n’y a que les enfants pour trembler devant cette blague. Et je déteste les enfants. Mais comme mon amoureux les aime, je dois leur ressembler, trouver le moyen de glisser quelques candeurs dans mes yeux moribonds. Il faut que j’apprenne à sourire comme un con, à caresser les chiens, à éclater de rire en grimpant dans un manège, à avoir peur la nuit pour mieux me blottir contre lui, et surtout, que j’aie l’air de ne pas savoir plein de choses, je suis sûr qu’il est ému par l’ignorance propre aux nabots. Je m’entraîne à dire “bonjour monsieur” comme Laura de La Petite Maison dans la prairie.…

D’ailleurs, à l’arrière du camion qui me rapproche de la star, mes rêves se bousculent : moi qui trébuche dans la prairie, vêtu d’une robe à fleurs, aussitôt ramassé par Michael, il me tend son gant pailleté, le chapeau blanc vissé sur ses mèches gominées, je m’accroche à son mollet, les mains palpant ce pantalon notoirement trop court, j’ai 13 ans et l’érection d’un grand gaillard, on retombe comme deux folles dans les herbes folles, on roule comme des pierres, frictionnant nos béquilles dans cette course folle, folle, je 
me réveille entre deux vaches, et je suis folle de lui.En arrivant là-bas, je n’ai pas eu beaucoup d’efforts à faire pour avoir l’air sale. Le voyage avait fait tout le travail, je déchire un peu mes vêtements, je me cogne le front jusqu’au sang et je sonne. Un gardien ouvre la petite porte collée au portail. Je simule l’évanouissement, laissant négligemment tomber un mot de mes mains tachées dans la terre d’un pot de fleurs : “Je suis orphelin, Michael. Sauvez-moi.” J’ai fermé les yeux dans les bras du vigile, mais mon pif et mes oreilles sont aux aguets : tout le personnel qui s’agite (j’imagine des nains), le grincement d’une porte en bois, la musique au fond d’un long couloir, la Javel d’une cuisine, les pas sourds sur la moquette, une chambre au parfum vanillé, un oreiller à la lavande, et puis la voix de mon amoureux, affolé, précautionneux, déjà plus jeune que moi. J’ouvre les yeux devant les siens, à la fois tendres et globuleux, trafiqués par une armée de chirurgiens, ces fossoyeurs de malice et de charme, ces croque-morts de spontanéité, ils me scrutent comme si j’étais un ours en peluche déposé par le Seigneur au pied de son sapin.  “Michael ?” –“Qui es-tu ?” – “Je ne sais pas. Mais je t’aime.” Je tends les bras, il me serre dans les siens.

S’en est suivie une semaine de conte de fées, débutée dans un bain bouillonnant et achevée au commissariat. Entre les deux, j’ai dramatisé ma vie dramatique, on m’a demandé d’où je venais, j’ai répondu “je n’en sais rien”, ils ont soupiré, il a souri, je l’ai maté sous toutes les coutures – et Dieu sait que les siennes étaient apparentes –, on a mangé de la viande devant la télé, des légumes dans le jardin, des crèmes glacées la nuit et du maïs à l’aube. J’ai insisté pour dormir dans son lit, il a toujours refusé, sans doute échaudé par le scandale de cette salope de Chandler.

Je suis là depuis quatre jours, son avocat me hait, il lit le danger sur mon front. Alors que nos lèvres se rapprochent et que mon cœur danse de la funk sous mon T-shirt Mickey, Michael empourpre son visage sans couleur d’une colère soudaine, lui qui ne lève jamais la voix ailleurs que dans un stade, le voilà qui vocifère en me montrant du doigt. Alors je cours et m’enferme au sous-sol, dans la salle de cinéma. Ils m’ont cherché pendant trois heures. Le lapin adorable n’était plus qu’un chien galeux. L’adulte vicieux ne supportait pas son miroir juvénile.

Au commissariat, j’ai vite compris le sort qui m’attendait : celui que j’avais fui. Quelques coups de téléphone, on m’a renvoyé chez l’ivrogne. L’ordre m’est fatal : plus d’enfants à Neverland. A la télévision, j’apprends que le père de Chandler exige vingt millions de dollars, la star finira même par accepter que soient photographiées ses parties génitales, celles qu’il n’avait pas daigné me montrer. C’était pas faute d’avoir insisté, caressant subtilement la source de ses cuisses et le bas de son ventre. Le témoignage de Chandler contredit la vérité : il avait prétendu que Michael était circoncis, ce que les photos démentent. Une transaction à cinq chiffres clôt l’affaire.

Et moi j’écris, j’écris tous les ans, je lui envoie des dessins volontairement naïfs. En vain.

Vers l’âge de 17 ans, je suis serveur à L.A. Le hasard l’installe à une table du café où je tapine. Mes traits ne retiennent pas son attention : trop épais, le nez trop large, sans doute je ressemble à ce contre quoi ses chirurgiens ont remédié à coups de hache. Je suis afro-américain, et je n’ai pas les moyens de devenir américain. Je lui rappelle notre semaine passée, le gosse recueilli devant le portail, le vêtement en lambeaux et le visage barbouillé, l’amnésie, la mère froide et le père alcoolo. Il s’émeut à nouveau, me serre une main douce. M’invite à prendre le café dans les jours qui suivent. Je compte bien le récupérer.

Deux jours plus tard, je sonne. L’accueil est chaleureux, mais sans ambiguïté. Même son accoutrement réfute le moindre désir : un survêtement trop ample, une coiffure brouillonne, ni frisée ni raide. Il y a des enfants dans une chambre. Ils ont raflé la mise, blonds comme le blé que leurs parents toucheront un jour. Je les ai vus à la télé quelques semaines plus tôt, dans une interview accordée par le King qui réveille le scandale en s’étonnant qu’on puisse trouver malsain qu’un adulte bienveillant dorme avec de jeunes gens. Dans quelques jours, l’un d’eux, Gavin Arvizo, accusera Michael de lui avoir servi du vin, de s’être masturbé devant eux, de leur avoir montré des sites pornographiques… Moi ce soir-là, je n’ai vu qu’un grand frère ivre de solitude et c’est moi qui ai tenté de lui faire boire du vin, mais je l’indiffère manifestement. Trop vieux, trop noir, trop ordinaire. Je sens qu’il aime les hommes, mais je ne suis même pas un homme. Je suis entre deux sexes, deux âges, deux boulots, deux échecs. Je le regarde se bourrer de drogues légales, jouant aux comprimés de Xanax, Valium et Ativan comme je n’ai jamais joué aux billes. Il dort debout, me raccompagne. Je tente de lui arracher un baiser dans un élan désespéré. Jamais je n’oublierai ce petit rire de fiotte échappé de ses lèvres diminuées. Il venait de signer son arrêt cardiaque.

L’été 2009, je suis un petit infirmier qui ne fait rien pour le réanimer. Je simule un bouche-à-bouche – notre unique épanchement. Mais je n’ai plus de souffle, la vie m’a tout enlevé. J’avais traversé l’Amérique à 13 ans pour lui offrir tout ce que j’avais. Il n’a même pas eu la courtoisie de me traumatiser. Décidément, Seigneur, tout me sera refusé. Hier, 
j’ai appris que le père de Chandler s’était suicidé. Son gosse, devenu un adulte au visage ingrat, a avoué que jamais le chanteur n’avait posé une main sur lui. Une fois de plus, le destin s’est foutu de moi.

Alors ce soir, avant qu’il achève de m’assassiner au fond d’un ravin californien que je regarde sans angoisse, j’ai une dernière pensée de haine envers ces gosses de riches qui lui ont gâché la vie. Même ses victimes prétendues naquirent du bon côté et périront du même côté. Je les laisse vieillir dans leur flacon de remords. Moi et Michael allons danser de nuage en nuage, figeant notre jeunesse artificielle jusqu’à la fin des temps. Mon amoureux, sache-le : coincé l’un avec l’autre dans ce doux purgatoire, je te poursuivrai sans relâche, jusqu’aux portes du paradis.

Publié dans : Nouvelles - Voir les 4 commentaires
Ecrire un commentaire
Mercredi 13 juillet 2011 3 13 /07 /Juil /2011 18:46

Chaque mois, l’écrivain Nicolas Bedos dresse un portrait très subjectif d’une personnalité en s’inventant une passion fatale avec elle. Cette semaine, il s’imagine en coach personnel du grand acteur américain.

 

 

 

de niroJe m’appelle Simon Lewis, j’ai 65 ans, mais j’en fais facilement quinze de plus. Quand vous contemplerez ma tronche, c’est un siècle que vous traverserez d’un simple regard.

Je suis l’homme aux mille métiers, trente régimes, vingt époques et aux milliards d’émotions folles et contradictoires. J’ai commencé comme n’importe quel figurant zélé inscrit dans un cours d’art dramatique. Les années 60 débarquaient quand je fus admis par miracle à l’Actors studio. Pas l’un de ses ersatz qui pullulent aujourd’hui, tels des boutons sur le front des jeunes mannequins, non, le vrai, l’unique, celui que dirigeait Lee Strasberg sous l’influence de Stanislavski. Celui qui avait déjà modelé les jeunes âmes de Marilyn, Paul Newman ou James Dean. Sans oublier Marlon, notre modèle à tous. Brando. Tour à tour sensuel et glacial, cérébral et physique, féminin ou viril, toujours plus vrai que la nature : on voulait faire pareil.

 

A l’école, on commença par du léger : “Fais-moi une tomate, mais n’oublie pas le sel qui pénètre sa chair, et rajoute-moi le ver qui cherche à en sortir!” Puis on nous apprit à chialer l’holocauste, à mentaliser notre enfance, à maudire sur commande nos ancêtres adorés. Le programme était lourd : “Simon, t’es un camion, et puis non t’es une grue, tu es tout un chantier, tu es le continent d’Afrique” ; à 22 heures, fais-moi la mort. Et nous, nous disions d’accord.

Bientôt, un certain Bob va corser la recette. Il veut davantage que la malle à accessoires qui gît dans le grenier de son imagination. Comme Flaubert se documentant cinq ans avant de pondre la première phrase de Salambô, Bob voudrait tout savoir du personnage qu’on lui commande. Bob, c’était le meilleur d’entre nous. Le Juppé de Chirac, le Zidane de Jacquet et l’Hillary de Bill. Bob, c’était un brun banal et exceptionnel que vous ne connaissiez pas encore sous le nom de Robert Mario De Niro Jr,  fils d’un peintre catholique d’origine italienne et d’une mère presbytérienne d’origine allemande. Il était aussi doué que je ne l’étais pas. Et tout le monde l’avait remarqué. Stella Adler d’abord, le grand Strasberg ensuite. Puis la brochette de cinéastes encore puceaux qui traînaient dans le quartier.

En 68, sa prestation dans Greetings de De Palma vint chatouiller le cinéphile attentif, mais celle qu’il composa l’année suivante, dans le Mean Streets du jeune Scorsese, lui péta à la tronche.

C’est à ce moment précis que je m’incline. On a 20 ans tous les deux et le même genre de physique, mais ce type plutôt timide sur les bancs de l’école s’anime comme un fauve dès qu’on lui dit “ça tourne”. Mes colères sont des miaulements de chaton quand les siennes font froid dans le dos. Il pleure comme je pisse ; quand moi je joue l’ivresse, Bob devient alcoolique ; quand moi je fais du charme, il est irrésistible ; et quand je me déplace le geste maladroit et les semelles plombées, il a dansé dans l’air, il s’est téléporté…

Je n’écouterai plus les profs, c’était décidé : je regarderai Bob. C’était notre Mozart, je n’étais même pas Salieri. A côté d’une seule de ses improvisations, ma carrière toute entière n’avait plus aucun sens. J’allais servir la sienne ! Je les accompagnais partout, à la recherche d’un secret qui ne se souffle pas à l’oreille, même après une virée dans les bars de Broadway.

C’est devant l’entrée des années 70 que Robert de Niro me proposa un pacte digne d’une tragédie allemande : “Simon, tu vas vivre ce que moi je vais jouer.” Il voulait de l’info fraîchement ramassée, de la doc flaubertienne et du détail qui tue. Les livres et les photos ne lui suffisaient plus. “Va au charbon, me demanda-t-il, tu as le temps et le culot.” La contrepartie ? “Ferme ta gueule. Tu peux coucher avec nos filles, assister aux premières et poser ton gros cul près du mien sur les plateaux, mais tu me laisses les interviews, la légende et le mérite. C’est moi l’acteur.” Et moi, Bob, je suis quoi ? “Un brouillon!”

J’ai dit oui sans hésiter. Ça valait toujours mieux que mes seconds rôles minables dans d’obscurs téléfilms. Je préfèrais nourrir le génie d’un autre que ma propre nullité ! Alors j’ai signé ce pacte secret, non pas avec mon sang, mais avec le sourire.

 

Mon boulot commença avec Taxi driver, en 76 : Bob avait trop de travail pour jouer les chauffeurs à longueur de nuit, alors c’est moi qui pris le volant dans les rues malfamées de la ville. Je notai les trafics, les retours d’ivrognes qu’il faut porter jusqu’au plumard, les coups de fatigue au petit jour, les regards dans le rétro, le rapport aux collègues, aux clients bavards, la façon d’écouter, de se taire, de se croire maître de New York. Il picola mes anecdotes et avala mes suggestions. Je lui filai la marque d’un blouson en cuir, il singea ma façon de négocier les virages en matant le compteur. Et puis je disparus, comme une maîtresse docile. On ne me revit qu’à Cannes, dans un smoking de location, le soir de la palme d’or, loin derrière les vedettes découvrant leurs dents blanches sur les marches pourpres.

Nouvelle mission l’année suivante, pour New York New York : je me mis au saxophone, j’infiltrai un orchestre ringard durant une tournée de trois mois, je me saoulai de whisky dans tous les clubs de jazz ; je devins presque noir ! Un mois avant le tournage, de la doc plein le cœur et les poches (sous les yeux), je vins montrer à mon prodige comment sniffer la cocaïne (début pour Bob d’une longue carrière) et lui donner mes instructions : “Non, Bob, dans l’autre main la paille, range le sachet comme si de rien n’était et renoue ta cravate.”

Dans le chef-d’œuvre de Martin, Bob tombait amoureux d’une ravissante chanteuse. Jouée par Liza Minelli. C’est ce qui m’arriva dans la vie, la vraie vie. Elle s’appelait Mary. Et elle me demanda bientôt : “Comment tu gagnes ton pain?” Qu’allais-je donc répondre ? Je tenais un saxo comme personne, mais je n’en faisais pas sortir une note. Je traînais avec la fine fleur de Hollywood, mais je n’apparaissais dans aucun générique. Alors je répondis que je faisais des choses pour Bob. “Quel genre de choses?”, insista-t-elle.

“Des choses que lui ne peut plus faire.”

“Quoi, tu promènes son chien? Tu fais ses courses?”

“Voilà, c’est ça, je fais ses courses.”

Des courses, je dus en faire un max, pour le rôle qui suivit ! Un rôle écrasant que je digère encore. Il me fit prendre vingt kilos. Et je perdis Mary avant même de l’étreindre. Profession indéfinie, quotidien caméléon, physique lunatique, notoriété zéro : la recette idéale des amours précaires ! Autant vous dire que durant toutes ces années, les artères de mon cœur ne furent pas embouteillées.

 

Ce fameux rôle, c’était celui de Raging Bull, l’histoire que tout le monde sait, celle de Jack La Motta, un boxeur qui démarre svelte et vif comme l’éclair pour finir imbibé de chagrin et de kilos. Je vécus tout le parcours psychologique de ce triste personnage qui offrirait à Bob sa première statuette. Bien avant le premier clap, je pris de vrais coups dans la gueule, sur le ring poussiéreux de minables salles de sport, je bouffai de vrais Macaroni pendant de vraiment longues semaines. Ensuite, en père Noël du témoignage méticuleux, j’appris à la vedette comment enfiler ses gants, comment les jeter après un match bidonné, comment les maudire et comment les brûler. Je lui soufflai mon désespoir, lui inculquai mes échecs alors qu’il observait d’un œil amusé et gourmet l’ivrogne adipeux que j’étais devenu. Les vingt kilos, il les perdrait. Moi pas. Jamais. La différence était là : il interprétait ce que moi je vivais. Il piochait, j’encaissais. Pour lui, le rôle suivant chassait le précédent. Sa mémoire d’acteur se nettoyait à coups de succès. Mais moi, pauvre Simon Lewis que personne n’applaudissait, je restais dans le jus de mes 140 vies, comme un soldat traumatisé sur ces champs de bataille que les reporters ne font que survoler en hélicoptère.

 

Pendant des années, Bob et moi continuâmes à partager la poudre et quelques naïves rescapées des pays chauds. Mes os s’étaient rouillés et mon regard avait perdu le Sud, mais ses triomphes étaient tels que le parfum qu’ils dégageaient – fût-il lointain – suffisait presque à m’enivrer. Des triomphes commerciaux, mais d’abord artistiques. Et comme j’aimais toujours avec passion le grand Art dramatique, l’idée d’avoir servi son plus glorieux outil me comblait de fierté.

Sauf que vers l’automne des années 80, Bob se détourna de moi en même temps que du génie. Plus de documentation, plus de transformations : le bougre s’embourgeoisait à la vitesse grand V. Sa gloire était acquise, Marlon était méconnaissable et les génies moins inspirés. Alors, de plus en plus souvent, mon Mozart adoré se contentait d’une opérette. Dans les années 90, il se recycla carrément comme un produit manufacturé. Puis vint l’époque blasphématoire de l’autoparodie. Se singeant lui-même me singeant dix ans plus tôt. Les scénarios facultatifs s’accumulaient. Ne se moquait-il pas de moi en se moquant de lui-même ? Mafia Blues ? 1 et 2 ? Ce séjour en Sicile qui, quatorze ans plus tôt, m’avait gratifié d’une balle dans l’épaule, voilà qu’il nourrissait désormais des pitreries à peine drôles ? J’avais frôlé douze arrêts cardiaques et perdu tous mes cheveux pour le voir aujourd’hui enchaîner les daubes juteuses, à coups de sourcils froncés. Comment as-tu osé me faire ça, Bob ? A moi qui crève doucement de toutes ces pauvres vies que je t’ai confiées… N’auras-tu pas la politesse élémentaire de disparaître comme James Dean, la douce pédale de la Fureur de vivre qui nous quitta sur un ultime chef-d’œuvre ? Je ne suis pas devenu personne pour que tu sois n’importe qui.

Ces dernières années, le génie de Bob a officiellement pris sa retraite : le voilà doubleur de requins dans des dessins animés, beau-père de boulevard dans des navets adolescents. Il a lancé la mode des fins de parcours alimentaires : Al Pacino quittant Shakespeare pour le rejoindre dans La loi et l’Ordre ! Jack Nicholson s’humiliant avec délice dans Self Control !

 

Nous voilà bien avancés : ces grands chênes se font pisser dessus par de petits comiques cyniques, tout ça pour cuver de très grasses matinées dans l’air conditionné de leurs palais californiens. Si au moins ils assumaient – comme Brando – leur autodestruction. Non, ceux-là nous balancent en étrennes un vague bon film tous les cinq ans, par orgueil, et s’en retournent chez eux compter leurs parts producteur. Le salaire de la honte.

Alors ce matin, Bob, j’ai sonné à ta porte. Tu ne m’as pas reconnu. Pourtant c’était toi qui sonnais. Tous tes “moi” : le nerveux justicier de Taxi Driver, le mafieux névrosé de Casino, le caïd chauve des Incorruptibles. Tu ne t’es pas reconnu, tout comme je ne te reconnais plus. Je t’ai serré très fort dans mes bras saturés de graisse, très fort contre mon cœur rongé par des dizaines d’allers-retours psychiatriques. En crevant étouffé contre ma poitrine, tu l’as senti ce cœur fragile, aussi fragile que tous ces personnages que nous rendîmes célèbres. Tu as poussé ton dernier souffle en embrassant mille et une vie. Nos mille et une vie.

Voilà. Je m’appelle Simon Lewis. Je suis le gardien d’un temple qu’un esprit marchand venait d’envahir. Il fallait agir. Et même si la postérité me retient comme l’assassin et non le comédien, me tenant à l’ombre des barreaux, je serai jusqu’au bout la mémoire vivante de Robert De Niro.

Publié dans : Nouvelles - Voir les 1 commentaires
Ecrire un commentaire
Mercredi 13 juillet 2011 3 13 /07 /Juil /2011 18:41

Chaque mois, l’écrivain Nicolas Bedos dresse un portrait très subjectif 
d’une personnalité en s’inventant une passion fatale avec elle. Cette semaine, il s’imagine en rivale bafouée de l’écrivain.

houellebecq

Je me suis déguisée pour la première fois de ma vie. Une perruque rousse, presque rose, prêtée par Paola. Du rouge à lèvres trop rouge, moi qui n’aime pas le maquillage. Et une jupe assez courte. Mais ce qui m’a vraiment tricoté une cape d’invisibilité, c’est cette tronche d’enterrement que je n’ai pas quittée de la nuit, jusqu’à l’instant fatal, alors que ces odieux Narcisses du milieu littéraire aimaient tant se moquer de mon sourire à toute épreuve.

 

19 h 30


Ça me dérange de traîner cette panoplie de catin vieillissante dans cette ruche de faux derches, snobinards parisiens et princes éphémères de l’autofiction, mais il fallait que je sois là, que j’affronte l’avènement de mon assassin, et puis mon assassin lui-même, que je sente le parfum nauséabond de l’homme qui a gâché ma vie : Michel Houellebecq.

Il m’a flinguée à bout portant devant le restaurant Drouand, en 1998, l’année qui aurait dû couronner ma carrière d’écrivaine. Je venais de publier Confession pour confession, un roman dont j’étais fière, des pages écrites avec mon sang. Coup de fil de mon éditeur, j’appréhendais et j’espérais : “Paule, ma chérie, c’est fait. Je suis tellement heureux pour toi. Ce prix, tu le mérites largement.”

Ce ne fut l’avis de personne. Du moins de trop peu pour faire quelqu’un. On ne parla que de lui, ce monstrueux crapaud dont la méthode consiste à conter ses misères sexuelles pour attendrir son monde, à commencer par les pouffiasses de Saint-Germain-des-Prés, les faux désespérés confortablement assis dans leurs boudoirs mondains. Je n’eus pas le temps d’exprimer mon émotion devant les jurés du Goncourt que les huées s’organisèrent et que les vannes jaillirent. “Ils ne s’en remettront pas”, décréta un journaliste en parlant du jury… Il le dit à trois mètres de moi, alors que je bredouillais quelques remerciements. Il n’avait même plus le courage de me tendre son micro, il cherchait déjà le crapaud, sa réaction dans l’échec lui importait davantage que mon bonheur d’avoir gagné. La prime au perdant. Je n’étais pas au bout de mes peines. Dans les heures qui suivirent, même les rares critiques qui avaient défendu mon livre révisèrent leur jugement à la baisse. Pire, ils le descendirent, déchirant leurs serments sur le cadavre de mon talent. On m’appela “la mascarade”, on sortit des phrases de leur contexte pour démontrer en s’esclaffant la faiblesse de mon style. On déterra aussi l’affaire Louis-Ferdinand Céline – à qui le prix avait échappé au profit d’un auteur aussitôt sacrifié et consumé depuis dans les flammes de l’oubli.

Ma famille – qui vivait dans le Sud, comme moi – me téléphona le soir. J’attendais des félicitations, je récoltai des voix d’enterrement, des accents de pitié. “ça va, Paule ?” J’avais envie d’hurler : “Mais bien sûr que ça va ! Je viens d’avoir le prix Goncourt !” “Ah oui, c’est vrai, bien sûr”, répondirent-ils en feignant l’enthousiasme.

Les jours suivants, le crime s’organisa. Débat chez Ardisson : on ne m’invitait pas pour que je parle de mon livre, on attendait que je m’excuse ! Un mea-culpa, moi ? Mais pourquoi ?! Certains me conseillaient carrément de remettre le prix à Houellebecq, de partager l’argent avec le plus méritant.Pour la première fois depuis des décennies, je pus lire dans la presse que les ventes du Goncourt ne décollaient pas. L’effet Goncourt n’opérait pas. Enfin si, mais pour lui, le perdant ! Ses sinistres Particules ne quittèrent pas le podium. Je ne pouvais plus dîner en ville sans tomber sur ce pavé glauque et transparent, au point de me demander si mes hôtes ne le disposaient pas sciemment sur leur perverse table basse.

Aujourd’hui, je suis morte. J’enseigne dans le Sud de la France dans l’indifférence générale. Mes romans sont à peine critiqués, puisque personne n’en cause. A la sortie du dernier, je me suis surprise à espérer un éreintement, plutôt que ce silence. Je suis ad vitam æternam cette médiocre romancière qui a raflé le Goncourt à la barbe d’un génie. Il ne m’a même pas écrit. Le seul mot qu’il a daigné prononcer à mon sujet fut : “Nul”. Avec une grimace en guise de sourire, il a dit : “Nul”.

Depuis qu’il m’a tuée, Michel Houellebecq vit mieux que n’importe quel écrivain français. L’à-valoir qu’il a touché pour La Possibilité d’une île – livre qui m’est tombé des mains – a atteint la somme astronomique de 1 300 000 euros, ce à quoi il faut ajouter le financement de son adaptation cinématographique. On le dit radin, pas étonnant pour celui qui écrit : “Ce qui marche le mieux, ce qui pousse avec la plus grande violence les gens à se dépasser, c’est encore le pur et simple besoin d’argent.” Génial ? C’est l’écrivain français le plus lu dans le monde. Alors que je quémande un stand dans de minables foires aux livres, il refuse les colloques en pagaille, se rend en jet privé avec BHL pour bredouiller trois mots dans une conférence pleine de groupies qui lui font signer leur exemplaire comme à la sortie d’un concert de Lady Gaga.

Alors ce soir, en apprenant ce que tout le monde savait déjà, j’ai tenu à faire le voyage. Comme un pèlerinage morbide. C’est mon chagrin que je viens enterrer, mon chagrin que je viens saluer, après des années de vie commune, mon chagrin toujours tu par ma pudeur têtue (voilà le genre de phrases qui, signées par le crapaud, serait qualifiées de “géniales” par son imprésario Frédéric Beigbeder). Moi que personne ne reconnaît plus, je crains tout de même le ridicule. Alors, rajoutant une louche de pathétique à la situation, je me grime. L’ancienne lauréate n’aura ce soir même plus de visage.


19 h 40


Une foule s’est réunie au théâtre de l’Odéon pour fêter le Goncourt qui revient, enfin, au crapaud génial. Les grappes de dandys, ceux-là mêmes qui étaient prêts à ressortir leurs flingues si leur Victor Hugo du pauvre ne recevait pas le sacre, pullulent autour du bar, s’enivrant à la place de leur idole.


20 h


Il n’est toujours pas là. Les politiques s’impatientent : ça fait branché d’être là, certes, mais ils ont d’autres besognes ! BHL et Dombasle promènent leur parfum sucré. Tous les médias trépignent dans le grand escalier. “Il sort du Grand Journal”, gueule une attachée de presse. “Il est sur une moto”, postillonne une autre. Des cris de soulagement vont faire vibrer le lustre : s’agit-il de Madonna ? Tous ces jeunes gens aux longs cheveux bouclés qui se partagent une coupe ont-ils seulement parcouru La Carte et le Territoire, ce tableau désespérant de notre société ? Sont-ils déjà contaminés par cette imagination moribonde ? Les filles sont pourtant si jolies, je les entends rire comme des gosses adorables. Vous n’allez pas me faire croire que c’est leur auteur de chevet, à elles que l’existence n’a techniquement pas eu le temps de décevoir ?


20 h 20


La vedette débarque enfin. Je replace ma perruque. Il porte un horrible blouson vert-de-gris. Son front sue, sa bouche pendouille. Ses yeux s’embuent, non pas d’émotion, mais d’une lassitude profonde. Habituelle. Blasphème suprême : il n’est même pas heureux. Le voilà qui grimpe, d’une manière assez grotesque, sur une table minuscule. Le crapaud crapahute sous l’ovation générale. Il murmure un discours aussi peu inspiré que ses livres. Quelqu’un ose un “Plus fort !” qu’il ne relève pas, vomissant en sourdine quelques banalités… qu’ils applaudissent néanmoins. Ils ne savent pas pourquoi : ils applaudissent l’applaudissement, félicitent le succès, encouragent la bonne réputation. Moi, j’ai la nausée.


20 h 40


Miracle d’un mouvement de foule, je me retrouve dans son cercle, pourtant bien protégé. Il lève son regard de tortue. Il me considère longuement. Est-ce la vulgarité de mon accoutrement et la bêtise de mon maquillage qui lui rappellent les vieux travelos que je le soupçonne de fréquenter ? Toujours est-il qu’il me reluque, le bougre. J’en profite pour engager un brin de conversation. Je me prétends journaliste. J’ai l’idée saugrenue de me présenter comme d’origine irlandaise, là où il cache ses millions. Il me dit : “Je dois partir, maintenant, j’ai faim, mais retrouvons-nous plus tard…” Je lui demande : “Où ça ?” Un long silence de réflexion (il est surtout déjà bourré), puis il lance : “Frédéric va m’emmener dans une boîte à la mode vers minuit, c’est une cave près du Flore.”


Minuit


Je suis au rendez-vous. En discothèque pour la première fois de ma vie. Moi l’universitaire, la romancière férue d’Afrique et d’Amérique latine. Moi qui enseigne la beauté classique de notre langue à une classe d’étrangers aux yeux émerveillés, me voilà plantée dans un taudis de la rue Saint-Benoît, perchée comme une vieille gourde sur des talons aiguilles de pute, devant une bande de débauchés sans doute plus jeunes que mes enfants. Lorsque la star fait son entrée, elle ne tient plus debout. Michel Denisot le porte par le bras gauche, Beigbeder se chargeant du droit. On le dépose sur une banquette. La bouteille de champagne et la blondasse moscovite sont déjà sur la table. La fumée des cigarettes – exceptionnellement tolérées – me brûle les narines et réveille ma nausée. Mais la haine permettant le dépassement de soi, je me faufile jusqu’à lui. “Ah, l’Irlandaise !”, murmure-t-il. Puis il ajoute, toujours brillant, “J’ai très envie de pisser. Il paraît que c’est en bas.” Je l’ai accompagné. Il a manqué de tomber dans l’escalier étroit et je me suis foulé la cheville en le dispensant d’une chute. En bas, il est entré chez les hommes, laissant la porte entrouverte : après m’avoir chié dessus quelques années plus tôt, le crapaud pisse devant moi !

Je suis entrée avec lui, j’ai bloqué la porte. Nous voilà en tête à tête. Coincés dans un décor de Michel Houellebecq. Je retire ma perruque. “Vous me reconnaissez ?” Je l’entends éclater de rire pour la première fois. Sans doute fut-il lui-même surpris d’être encore capable d’une telle émotion. J’ai enfoncé mes ongles dans sa chevelure clairsemée, et j’ai plongé la tête de mon assassin dans la piscine de son urine. N’est-ce pas une fin magistrale pour celui qui se décrit lui-même, je cite, comme “un beauf, auteur plat et sans style, un nihiliste, raciste et misogyne honteux”. On ne pourra pas dire qu’il ne méritait pas son sort. On ne pourra pas dire que je méritais le mien. Je lui offre la légende en écrivant moi-même sa fin. Bien tournée, n’est-ce pas ? Dites-moi que oui, cette fois. Je vous en prie.

Publié dans : Nouvelles - Voir les 5 commentaires
Ecrire un commentaire
Vendredi 27 mai 2011 5 27 /05 /Mai /2011 17:30

 

 


 
Publié dans : Les chroniques - Voir les 1 commentaires
Ecrire un commentaire
Vendredi 20 mai 2011 5 20 /05 /Mai /2011 17:31

 

 


 
Publié dans : Les chroniques - Voir les 0 commentaires
Ecrire un commentaire
Vendredi 6 mai 2011 5 06 /05 /Mai /2011 17:32

 

 


 
Publié dans : Les chroniques - Voir les 1 commentaires
Ecrire un commentaire
Vendredi 29 avril 2011 5 29 /04 /Avr /2011 17:33

 

 


 
Publié dans : Les chroniques - Voir les 1 commentaires
Ecrire un commentaire
Vendredi 22 avril 2011 5 22 /04 /Avr /2011 17:33

 

 


 
Publié dans : Les chroniques - Voir les 0 commentaires
Ecrire un commentaire
Vendredi 15 avril 2011 5 15 /04 /Avr /2011 17:34

 

 


 
Publié dans : Les chroniques - Voir les 0 commentaires
Ecrire un commentaire
Vendredi 8 avril 2011 5 08 /04 /Avr /2011 17:35

 

 


 
Publié dans : Les chroniques - Voir les 0 commentaires
Ecrire un commentaire
Vendredi 1 avril 2011 5 01 /04 /Avr /2011 17:35

 

 


 
Publié dans : Les chroniques - Voir les 6 commentaires
Ecrire un commentaire
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés